Lettre ouverte d’un cheminot à la gauche vaudoise!

Comme cheminot et syndicaliste, j’ai dénoncé le scandale de la fermeture du dépôt des locomotives de Lausanne pour faire la place au projet de construction du Musée cantonal des Beaux-Arts (MCBA), dans le cadre d’une séance publique du collectif de défense des habitants du quartier de la gare de Lausanne, le 2 février dernier. Une décision qui n’est pas l’aboutissement d’une réflexion urbanistique démocratique, mais qui fut initiée et instrumentalisée par la direction de CFF Immobilier, avec la complicité de la gauche du gouvernement vaudois et celle de la majorité rose-verte de la municipalité de Lausanne. La décision du conseil communal de Lausanne, du 31 janvier dernier, qui accepte par 59 voix contre 11, l’échange de terrains entre les CFF et la Ville de Lausanne, m’attriste énormément. La gauche de la gauche et la gauche auraient dû faire de cet enjeu urbanistique un cas d’école de la lutte des classes. Des locataires de condition modeste, habitant un quartier populaire, vont être expulsés de leur logement par CFF Immobilier, dirigé par des managers issus de l’Université de Saint-Gall!

Vous me direz que la destruction d’immeubles anciens avec des loyers modérés n’a pas de lien direct avec le projet MCBA, mais constitue le volet « acceptable » par la gauche vaudoise, du projet d’amélioration des capacités du noeud ferroviaire lausannois. C’est faux! En Suisse-allemande les augmentations de capacité des gares sont réalisées en séparant le trafic grande ligne du trafic régional, en construisant des gares souterraines pour ce dernier. Mais CFF Voyageurs, dirigé jusqu’ à l’année dernière par un Suisse-allemand, avait largement ignoré les besoins de trafic sur l’arc lémanique. Dans l’urgence,CFF Infrastructure a bricolé des propositions d’amélioration, avec comme solution bon marché - le luxe des infrastructures ferroviaires étant réservé à la Suisse-allemande - la destruction d’un quartier populaire à la gare de Lausanne!

A Genève la même logique néolibérale est à l’oeuvre pour l’augmentation des capacités à la gare Cornavin! Ce qui est consternant, c’est de voir la gauche du législatif lausannois avaliser des décisions qui ont été préalablement formulées par les technocrates de CFF Immobilier et qui sont contraires aux recommandations de la commission d’évaluation des sites pour le MCBA du Grand Conseil vaudois. Celle-ci avait proposé la Riponne pour l’édification du musée.

Enfin, la fermeture du centre d’entretien des trains régionaux au dépôt de Lausanne est un immense scandale tu par la gauche vaudoise pour protéger les deux conseillers-ères d’Etat de « gauche » au gouvernement. Depuis le changement d’horaire, en décembre 2011, chaque nuit, des rames vides sont acheminées sur d’autres sites industriels pour effectuer les travaux de maintenance. Les ouvriers du dépôt ont été relocalisés sur d’autres lieux de travail. Cela coûte très très cher à CFF Voyageurs qui doit trouver des mécaniciens pour acheminer des trains vides et acheter des sillons horaires à CFF Infrastructure. On est en plein délire néolibéral et c’est bien sûr nous qui allons payer la facture par une augmentation des tarifs!

Comment en est-on arrivé à pareille absurdité? Avec la complicité du directoire de la BCV, du Centre patronal vaudois et du Conseil d’Etat, CFF Immobilier avait organisé des conférences dans la partie Est du dépôt, celle qui fut désertée par les locomotives attribuées à CFF Cargo. La mise en scène fut parfaitement orchestrée, avec la présence de quelques anciennes machines pour souligner l’aspect désuet de cette partie du dépôt.

L’opération de propagande a parfaitement fonctionné et l’élite intéllopoliticienne du canton fut conquise par la magie du lieu malgré la supercherie de faire croire que l’on pouvait remplacer les vieilles locomotives par des oeuvres d’arts qu’il suffisait d’accrocher aux murs! Mais les milieux culturels avertis ont décelé le traquenard et ont décliné l’offre, comme la Fondation Planque qui est partie à Aix-en-Provence. Enfin, dans toute cette opération de manipulation, CFF Immobilier a soigneusement caché à l’opinion publique l’activité industrielle du site qui se déroulait encore dans la partie Ouest du dépôt, celle qui est moderne, équipée d’un tour en fosse pour le reprofilage des essieux, d’un ascenseur à bogies, des magasins de pièces bien achalandés et surtout d’une équipe d’ouvriers performante, qui faisait un excellent travail.

Vous me direz que les ouvriers auraient dû se mettre en grève, occuper l’usine pour sauver leur outil de travail comme leurs collègues des ateliers CFF de Bellinzone l’avaient fait avec succès en mars 2009? Mais, contrairement au Tessin, ici les ouvriers du dépôt de Lausanne savaient qu’ils n’avaient pas le soutien des autorités vaudoises, particulièrement celle des socialistes qui ne voulaient pas mettre en difficulté leurs ministres au gouvernement qui s’étaient déclaré favorable au projet MCBA à la place du dépôt des locomotives. Mais les cheminots ne se sont pas laissés faire et ils ont obtenu l’essentiel à leurs yeux: aucun licenciement et le déplacement de leur place de travail fut assorti de mesures compensatoires. Toutefois les contribuables vaudois n’ont pas fini de passer à la caisse pour couvrir l’absurdité du choix des autorités et des CFF de démolir le dépôt de Lausanne. Nous sommes dans la logique libérale de la plus-value financière potentielle à la perspective de la réalisation d’un projet immobilier au détriment de la pérennité d’une activité industrielle du site. Cette logique capitaliste a conduit à la disparition d’entreprises prestigieuses comme SLM à Winterthour ou les ACMV à Vevey. Pour la poursuite de l’offre de transport du REV, CFF Voyageurs devra bien reconstruire un nouveau centre d’entretien pour les rames régionales stationnées en gare de Lausanne. La Ville de Lausanne ou le Canton pourrait bientôt acheter la halle de fret de Sébeillon (que CFF Immobilier a loué à un camionneur), pour y construire un nouveau centre d’entretien, alors que celui qui existe encore à la gare de Lausanne va être détruit prochainement!

Sur le dossier du MCBA, la gauche peut encore intervenir, notamment au Grand Conseil en soutenant le choix initial de la commission d’évaluation qui s’était prononcée en faveur du projet « Cité-Riponne ». Et puis, il y a encore la possibilité du référendum sur le crédit de construction: 75 mio de francs. Enfin, la gauche et les Verts pourraient aussi soutenir la pétition du Collectif-gare qui demande un moratoire sur les projets de la gare. Une occasion de redéfinir les besoins de mobilité sous l’angle de la remise en question de la croissance néolibérale. Et encore, ils devraient se poser une question: Pourquoi faut-il encore détruire des immeubles anciens, à loyer abordable, pour faire de la place à l’immobilier de luxe et des surfaces commerciales? Des gens de condition modeste vont-être expulsés en banlieue; probablement relogés le long du parcours autoroutier du contournement de Lausanne!

Lorsque j’ai accepté l’invitation du Collectif-gare pour évoquer la fermeture du dépôt des locomotives, après 150 ans d’activité, je m’attendais à voir un auditoire constitué de « petits-bourgeois », propriétaires de petites villas au voisinage des voies. Mais je fus impressionné par le nombre de gens simples venus, ce soir-là, exprimer leur désarroi devant l’arrogance des dirigeants de CFF Immobilier qui ont racheté leurs immeubles, pour les détruire sans état d’âme! Si la gauche vaudoise les laissent tomber, ils iront probablement grossir le nombre d’abstentionnistes, ou pire ils voteront pour le MCVD ou l’UDC…

Jean-Claude Cochard, février 2012

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